Alep en musique

GALESNE, Nathalie, 2002. Syrie : éclats d’un mythe. Arles : Actes Sud

Ce livre est « une invitation au voyage, une occasion, à partir des multiples récits qui composent ce livre sur la Syrie, d’entrer à l’intérieur de ce pays (…) de remonter l’Euphrate et ses mémoires antiques, découvrir Alep, ses saveurs et ses gestes (…) » (Galesne 2002)

Dans la partie consacrée à Alep (pp.129-155), ce livre mentionne un aspect de la ville que j’avoue avoir ignoré jusqu’à lors, à savoir la place de la musique dans son patrimoine culturel.

Or, quiconque s’est rendu au Proche-Orient n’a pu qu’être frappé par l’omniprésence (et le volume !) de la musique et des chants dans les espaces publics ou privés, que ce soit dans les taxis ou les transports collectifs, les cafés, les restaurants, les échoppes diverses et variées. De Fès a Bagdad, du Caire ou de Damas aux cafés de Tunis, la musique, accompagnée ou non de chants, a toujours été un moyen d’expression privilégiée du monde arabe et un lieu de création extrêmement vivant. Musique, chant et poésie sont intimement liés dès les origines et constituent un langage propre, un mode d’expression privilégié de l’âme arabe. Leur condamnation par certains courants de l’islam n’a pas abouti à leur effacement, loin de là.

Je vous propose ici de survoler l’histoire de la musique arabe en général avant de nous concentrer sur Alep et son patrimoine musical spécifique.

Avant l’islam

Des sources documentaires du VIe s. décrivent les divers chants pratiqués par les Arabes nomades ou sédentaires. Ils s’inscrivaient dans leur riche tradition orale et dans leur maitrise avancée de l’art de la poésie. Conformément à la richesse lexicale de l’arabe, chaque genre vocal a reçu une dénomination propre : houda (الْحُدَاء) pour le chant des chameliers, dont le rythme était calqué sur celui des pas des dromadaires, nasb (النَصْب) pour le chant d'amour, hazaj (الهَزَج) pour le chant léger accompagnant la danse, sinād (سِنَاد) pour un chant plus élaboré, ġinā‘ al-rukbān (غِنَاء الرُكْبَان) pour le chant des voyageurs et bien d’autres encore. Ces chants pouvaient être accompagnés d’instruments comme le tambour ou duff (دُف), notamment dans les cours royales des Arabes sédentaires. Figures de premier plan dans ces évènements et divertissements de l’aristocratie arabe, les chanteuses-musiciennes-poétesses ou qiyān (قِيَان) qu’elles soient esclaves ou courtisanes instruites, ont porté la maitrise de la poésie, de l’art du chant à son plus haut degré.

Après l’arrivée de l’islam

Même si musique, chants et poésie sont considérés avec méfiance par le prophète de l’islam dès l’origine puis par les autorités religieuses en général par la suite, il n’y a pas eu de consensus clair qui aurait abouti à une interdiction formelle. L’art musical profane a côtoyé le religieux, l’un et l’autre s’influençant mutuellement tout au long de leur histoire. Dès le Moyen-Age, cet art a été théorisé par les plus grands auteurs de la culture arabo-islamique comme al-Kindi et Avicenne. Il a été de plus très bien documenté à l’époque médiévale, notamment dans le Livre des chants (Kitab al-Aġāni) dʼ Abū al-Farāj al-Isfahānī, qui couvre l’histoire de la poésie et de la musique arabes en Orient entre le IXe et le Xe siècles. Grace au mécénat des diverses cours du monde arabo-musulman, l’art musical arabe, qui intègre les traditions musicales perses, connait son âge d’or sous le califat abbasside jusqu’en 1258 et la prise de Bagdad par les Mongols.

La musique arabe va par la suite perdurer grâce aux corporations artisanales et aux confréries soufies qui vont consolider sa dimension mystique. Elle va aussi se régionaliser, se différencier selon les territoires, développant des cultures musicales locales, reflets de l’identité des sociétés qui les produit. La région d’al-Andalous développe alors deux formes de poésie chantée , le mouwashah (en arabe littéral) et le zajal (en arabe dialectal), deux poésies destinées à être chantées, l’une en arabe littéral et l’autre en arabe dialectal.

Du XIXe s. à nos jours

Le XIXe s. marque un tournant dans l’histoire du monde arabe et un renouveau de la culture arabe (la nahda) dans tous ses aspects, y compris la musique. Les musiciens comme les intellectuels puisent aux sources de leur patrimoine classique tout en expérimentant de nouveaux modes d’expression sous l’influence de l’Europe qui dispute à l’Empire ottoman sa domination sur le monde arabe depuis le début du XIXe s. Ce processus de réinvention musicale aboutira à un premier Congrès international de musique arabe, au Caire en 1932, congrès fondateur ou de multiples commissions discutent, théorisent, et documentent ce patrimoine caractérisé jusqu’ici par l’oralité et qui fait la part belle a l’improvisation

Alep en musique :

A Alep, la musique mêle spiritualité, poésie et vie quotidienne. Elle reflète l’identité locale. On peut distinguer une musique savante, représentée par les muwashah et un genre musical plus populaire mais tout aussi spirituel, les qoudoud.

Les musiciens d’Alep se sont appropriés le muwashah andalou et l’ont intégré dans leur art en y ajoutant leur grain de sel musical propre (lawn halabī ou style alépin) par une grande variété de maqām (modes) et de rythmes,. Il en résulta une école musicale distincte qui mit la ville au centre de la musique arabo-andalouse du Proche-Orient. Ces chants caractéristiques, les muwashah, sont inscrit dans une suite musicale ou wasla, laquelle débuté généralement par une improvisation instrumentale ou taqsīm , puis un chant libre mawwâl avant de passer au muwashah lui‑même. Ce genre musical est à la fois fidèle à la tradition et perpétuellement renouvelé. Destiné à l’écoute méditative, l’auditeur est emporté par la mélodie, la variété de rythmes et les paroles jusqu’à ressentir une émotion musicale unique.

Les qoudoud d’Alep (genre musical inscrit au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO) reprennent des airs connus et leur attribue de nouvelles paroles en dialecte alépin sur les thèmes de l’amour, du désir, de la spiritualité ou des événements de la vie quotidienne. Ils sont ainsi un art à la fois extrêmement raffiné et très accessible, une véritable voix du peuple. Ils s’entendent dans les cafés traditionnels, les veillées, les célébrations, et les cérémonies religieuses. Faisant une large place à l’improvisation, ils restent une pratique vivante, constamment en mouvement.

Je ne peux terminer cet article sur la musique arabe sans mentionner et tenter de définir une notion essentielle, le tarab. Il s’agit de l’effet recherché par le musicien et son auditoire, cette émotion partagée à l’écoute d’un air musical. L’auditeur n’est pas envahi par une émotion unique mais bien par toute la gamme des émotions possibles au gré de la musique et des paroles d’une prestation dont la profondeur spirituelle se révèle au fur et a mesure. Issu en partie des chants religieux et des cercles de dhikr (soufisme), le tarab d’Alep, caractérisé par un humour discret, a intégré le chant profane, lui donnant une dimension contemplative. Les passionnés vont écouter un concert de musique traditionnelle d’Alep à la recherche d’un état émotionnel intense dans un moment de recueillement collectif, où la musique devient un pont entre le collectif et l’expérience intime.

Le saviez-vous ?

Le Français Julien Jalal Eddine Weiss s’est illustré par sa maitrise unique de ce patrimoine musical. Il a fondé un ensemble nommé al-Kindi en 1983 et se produit depuis partout dans le monde, ambassadeur singulier de la musique traditionnelle alépine.

Les années 2011-2024 ont fortement éprouvé la Syrie et tout particulièrement la ville d’Alep, poussant une grande partie de sa population à l’exil et détruisant de nombreux lieux emblématiques. Il ne fait toutefois aucun doute que la musique d’Alep sera préservée – de nombreux projets existent déjà - et saura se renouveler, sur son territoire comme dans la diaspora. La musique d’Alep est l’ambassadrice de la ville, son âme, sa mémoire et la preuve de sa résilience.

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter les sites suivants :

Sur la musique d’Alep avec mention de ses plus grands représentants et possibilité d’écouter des extraits :

https://www.aleppoart.com/Musique.html

https://ich.unesco.org/fr/RL/l-al-qudoud-al-halabiya-01578

Sur la musique arabe :

https://vous-avez-dit-arabe.webdoc.imarabe.org/arts-science/art-arabe-ou-arts-de-l-islam/comment-la-musique-arabe-a-t-elle-evolue-au-fil-du-temps

sur le tarab :

https://adabarabiqadim.blogspot.com/2009/09/tarab-ou-lemotion-poetique-et-musicale.html

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Bibliographie

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