Alep et al-Mutanabbi
AL-MUTANABBĪ, Ahmed Abū al-Husayn Abū Tayyib, 1994. La Solitude d’un homme. Paris : La Différence. (Choix, traduction de l'arabe et présentation par Jean-Jacques Schmidt) ISBN 978-2-7291-0945-5.


Quatrième de couverture :
"al-Mutanabbi (Ahmad Abu al-Husayn Abu Tayyib, dit ; 915- 965). La vocation à la sentence, à la prophétie, manifeste dès les grands poèmes des origines, nous la retrouvons, audacieuse et magnifiquement ciselée, chez ce grand classique des lettres arabes. Rebelle parfois, errant souvent, il connut l’amitié du prince et les pièges des cours, l’ivresse du désert, l’agonie d’une haute civilisation... Un classique ouvert plus que jamais à tout esprit libre en quête d’une sagesse."
L’âge d’or d’Alep
Le Xe siècle représente véritablement l’âge d’or d’Alep. C’est en 944 qu’un des fils du fondateur de la dynastie des Hamdānides, Ali, qui reçût du calife le titre de « Sayf al-Dawla » (ou sabre de l’islam) y installa la capitale d’un Etat reconnaissant formellement l’autorité du calife de Bagdad mais qui dans les faits était en grande partie indépendant. Sous l’égide de son prince « Sayf al-Dawla », mécène, amoureux des lettres arabes, poète lui-même, la cour d’Alep a été un temps en mesure de rivaliser avec celle de Bagdad.
Ahmad Abū al-Husayn Abū Tayyib naquit dans la ville de Kūfa en Irak en 915. De famille très modeste, il alla d’abord a l’école coranique de son quartier. On dit de lui qu’enfant, il était toujours plongé dans la lecture d’ouvrages. Alors qu’il entrait dans l’adolescence, son père mourut. Il devint vagabond, parcourant la Syrie et l’Irak, se mêlant parfois à des tribus bédouines. Il en retira une éloquence et une maitrise pointue de la langue arabe dans toute sa pureté.
Puis, à 15 ans, il se rendit à Bagdad où il côtoya les plus grands érudits de l’époque, grammairiens, lexicologues, poètes et autres savants. Mais il ne tarda pas à rejoindre les tribus bédouines qui l’avaient accueilli auparavant. C’est alors que lui fut attribué le surnom d’al-Mutanabbi, ce qui veut dire ‘celui qui se prétend prophète’. Il se fit en effet passer pour un prophète auprès de ces tribus.
Son influence et l’agitation qu’il commençait à provoquer inquiéta le pouvoir de Bagdad qui le fit emprisonner. Il avait 18 ans. Libéré 2 ans plus tard en 936, il recommença sa vie de vagabond misérable, clamant des poèmes de louanges pour les princes et les puissants.
Au bout d’environ 10 ans et alors qu’il se trouvait à Antioche, son talent fut repéré par le prince d’Alep, Sayf al-Dawla, qui lui proposa de rejoindre sa cour. Les deux hommes devinrent les meilleurs amis du monde, ne se quittant plus. Le poète rédigeait poèmes et élégies à la gloire du prince qui, en retour, le comblait de ses bienfaits. Or, terres, femmes, la générosité de Sayf al-Dawla envers lui était remarquable. Il en profita pendant 8 ans, méprisant les autres courtisans qui à leur tour développèrent une hostilité toujours plus vive à son égard. Son amitié avec le prince finit par s’émousser, l’atmosphere de la cour par devenir impossible.
Il s’en alla donc, mais pas n’importe où : il rejoignit l’ennemi de Sayf al-Dawla, Abū l-Misk Kafūr, dirigeant de facto d’Egypte depuis 946. Après des débuts idylliques, les relations prince – poète se compliquèrent et au bout de 4 ans, al-Mutanabbi se décida à fuir l’Egypte. Il se rendit a Kūfa puis Bagdad puis en Perse. Il ne revint jamais à Alep, malgré le pardon que lui accorda Sayf al-Dawla, qui lui demanda de rejoindre à nouveau sa cour en 963.
Conscient de sa valeur et de la force de ses mots, ambitieux, Al-Mutanabbi était extrêmement orgueilleux et portait un regard lucide et sans complaisance sur ses contemporains. Il était arabe, fier de son origine et de sa langue dans un empire islamique alors dominé par des Persans et des Turcs. Il connut l’extrême pauvreté et l’extrême richesse, les honneurs et la célébrité mais aussi la calomnie, le rejet et l’exil.
Al-Mutanabbi composa de nombreux panégyriques, notamment à la gloire de Sayf al-Dawla, mais aussi des auto-panégyriques, chantant ses propres vertus. Sapiences, thrènes (éloges funèbres), poésie amoureuse et satire font également partie de son répertoire. La valeur universelle de certains de ces vers frappe encore aujourd’hui.
لا أقمنا على مكان وإن طا ... بَ ولا يمكن المكان الرحيل
« Nous ne nous installerons en aucun lieu, aussi agréable soit-il, tant que ce lieu ne pourra pas voyager avec nous.
لما رحبت بنا الروض قلنا ... حلب قصدنا وأنت السبيل
Chaque fois qu'un jardin nous souhaite la bienvenue, nous lui disons : Alep est notre but, et toi, tu n'es que le chemin. »
(Arberry, 1967)

