L’hôtel Baron
AMABILE, Flavia et TOSATTI, Marco, 2018. Das Hotel von Aleppo : die Geschichte eines Landes und einer Familie. Première édition. Munich: btb
« Alep, aujourd’hui théâtre de guerre, autrefois centre culturel de la Syrie et une des plus anciennes villes du Proche-Orient. Construit au début du XXe siècle, l’hôtel Baron (formule de respect face à un interlocuteur masculin en arménien) est resté en possession de la famille fondatrice. Le bâtiment n’est pas seulement un des plus somptueux de la ville - sur ses tables en marbres fut négociée la politique de la Syrie -, il est également la source de nombreuses anecdotes auréolées de mystères. »
« Un voyage littéraire dans le temps et dans un pays actuellement au centre de l’attention ainsi qu’une histoire de famille passionnante nichée au cœur de l’Orient. » (Amabile, Tosatti 2018)
Alep et l’hôtel Baron
Quiconque s’est rendu à Alep a entendu parler de l’hôtel Baron. Diplomates, aventuriers de toute sorte (aviateurs, archéologues, espions…), intellectuels, personnalités politiques et historiques, ingénieurs allemands, longue est la liste de des visiteurs de l’hôtel dans ses grandes heures de la première moitié du XXe siècle, grâce notamment au chemin de fer qui atteint Alep à la fin des années 1910. Lawrence d’Arabie, Agatha Christie, Yuri Gargarine, Charles Lindbergh et Gerturde Bell y séjournèrent, ainsi que Charles Aznavour et Rockfeller. Le roi Faysal déclara l’indépendance de la Syrie du haut de l’un des ses balcons, le général de Gaulle lui-même y fit un discours.
Fait symptomatique de la situation géographique stratégique de la ville, l’hôtel fut régulièrement réquisitionné par les différents pouvoirs qui se sont succédé dans la ville, Ottomans puis Jeunes-Turcs, Britanniques, Français, Arabes, chacun allant et venant au gré des victoires militaires et ce, jusqu’au retrait des troupes françaises de la Syrie en 1946.
Le livre retrace donc l’histoire de la famille Mazloumian, originaire du village d’Antchurty dans les montagnes de l’Est anatolien. Un membre de cette famille arménienne nommé Krikor (Grégoire) décida un jour des années 1860 de se rendre en pèlerinage au tombeau du Christ à Jérusalem. Sur le chemin du retour, il séjourna à Alep, dans un khan. Les caravansérails étaient en effet les seuls lieux d’hébergement alors disponibles aux visiteurs étrangers. Mais il faut reconnaitre qu’ils étaient devenus passablement délabrés et vétustes à la fin du XIXe siècle.
De retour dans son village, la vie devint rapidement impossible en raison des politiques des dirigeants ottomans puis jeunes-turcs, d’abord essentiellement discriminatoires puis plus violentes envers les Arméniens. Krikor, sa femme et ses 2 enfants se mirent en route en direction d’Alep pour fuir les massacres qui évoluaient vers un génocide. Au bout d’un periple de deux semaines, ils atteignirent la ville et y furent accueillis par la communauté arménienne. Krikor eut rapidement l’idée de fonder un hôtel, ce qu’il fit malgré les réserves de son entourage. Il se mit en quête et finit par jeter son dévolu sur un bâtiment au cœur du marché aux épices, endroit stratégique à proximité du khan al-Gumruk. Il nomma son hôtel ‘Arara’. Son idée fut un succès et lui permit de se faire une place dans sa ville d’adoption.
En 1909 (ou 1911 ou 1912 selon les sources, on n’était pas très regardant à l’époque…) , ses fils Onnig construisirent à leur tour un hôtel, dans un quartier légèrement excentré à l’époque mais avec de nombreux jardins à proximité de la gare ferroviaire, inaugurée depuis peu, étape nouvelle sur la ligne prévue pour relier Berlin à Bagdad Ils posèrent ainsi la première pierre d’une institution alépine qui résistera un siècle d’histoire houleuse : 1ere guerre mondiale, fin de l’Empire ottoman, occupation britannique et française, 2eme guerre mondiale, indépendance de la Syrie...
A la mort de son frère, Armen, secondé par la suite de son fils Krikor, poursuivra leur œuvre mais devra faire face à de nouveaux écueils. Tendances collectivistes de la gestion publique, corruption et, clientélisme à tous les niveaux de l’Etat, vénalité des individus sans parler de la fermeture relative du pays dans son ensemble passé sous le giron soviétique, de l’absence de volonté politique de développer le tourisme ainsi que la préférence accordée à Damas sur Alep.... Tout cela impacta fortement la capacite de l’hôtel à continuer d’offrir des services à la hauteur de son passé prestigieux.
L’hôtel ne fut pas épargné par les combats dans la ville à partir de 2012. Il servit alors, comme ce fut le cas un siècle plus tôt lors du génocide arménien, d’abri à de nombreux Alepins qui purent se réfugier entre ses murs.
Des photos de 2025 trouvées sur le net présentent l’hôtel toujours debout bien que visiblement en mauvais état. Espérons que la Syrie et par ricochet Alep retrouve une stabilité politique qui permettra peut-être de préserver ce patrimoine historique et culturel voire de lui donner une seconde jeunesse et un nouvel élan.
Pour aller plus loin :
Un ouvrage en français sur l’hôtel Baron existe également :
MINASSIAN Taline Ter, 2025. Hôtel Baron, roman géostratégique, Bibliomonde.
L’auteur a donné une interview sur Radio France, à consulter au lien suivant :
Il semble que le roman, malgré son titre, ne porte pas exclusivement sur l’hôtel mais que ce dernier ne représente qu’un lieu parmi d’autres dans l’intrigue.



